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L’évolution du thème de la Passion dans l’art du vitrail et/ou de la peinture du XIII° siècle au XIX° siècle

Le christianisme comporte deux principales énigmes, l’incarnation de Dieu en la personne de Jésus de Nazareth et sa mort ignominieuse suivie de sa résurrection : Les mystères de Noël et de Pâques.

Le cycle liturgique fait mémoire et en même temps actualise ces deux mystères, inséparables l’un de l’autre.

La passion du Christ est racontée aussi bien par les trois évangiles synoptiques de Mathieu, Marc et Luc que par le 4°, Jean. Ils donnent, les uns et les autres, des précisions de lieux, de dialogues, de scénarios, chacun pour ce qui le concerne, à telle enseigne que la Passion du Christ fut parmi les premiers « mystères » représentés, joués, aux parvis des cathédrales, souvent alors, encore en travaux.

La messe au cours de laquelle est célébré le sacrement de l’eucharistie reste le moment et le lieu privilégiés où se fait mémoire et actualisation de la passion du Christ.

Avant de ressusciter le troisième jour, le Christ est mort, vraiment mort, et dans des conditions particulièrement infamantes et horribles : il a « souffert sa passion » nous dit le crédo.
La passion du Christ est le sacrifice sanglant offert à Dieu pour la rédemption et le salut de tous les hommes. Qu’ils ne l’oublient pas !
Dès le VII° siècle, le Pape Saint Grégoire le Grand (540-604), à la suite d’une vision d’un Christ de Pitié, « ecce homo », entouré des instruments de la passion, en avait institué la célébration.

Le saint sacrifice de la messe, les cérémonies de la semaine sainte, particulièrement du vendredi saint, ne suffisent pas aux chrétiens qui souhaitent conserver la représentation, l’image, des souffrances endurées par le Christ lors de sa passion et les méditer. Ce thème, parmi d’autres, va nourrir une abondante ekphrasis chrétienne…

Un des premiers supports en sera le livre d’heures avec ses enluminures réservé toutefois à une catégorie particulièrement aisée du peuple chrétien, puis les polyptiques, portatifs tout d’abord, ensuite plus conséquents dans leurs dimensions, mais toujours aisément transportables d’un autel à l’autre, d’une église à l’autre, selon les besoins de la confrérie ou du monastère qui les ont commandés et financés.
L’ornementation tant intérieure qu’extérieure des églises, particulièrement des cathédrales, siège de l’évêque, va permettre des représentations de la Passion, sur les murs (mosaïques, fresques) et les ouvertures (vitraux) qui puissent être offertes aux regards du plus grands nombre de fidèles, à la fois pour les enseigner et nourrir leur prière, en illustrant ce qu’ils lisent ou entendent.

Les vitraux de la Passion (Chartres en 1150 ; Bourges, en 1210 ; Rouen 1230, sainte Chapelle 1250) exposent des scènes qui vont de l’entrée du Christ à Jérusalem, les rameaux, jusqu’à la pentecôte, 50 jours après Pâques : la montée au ciel du Christ ressuscité, en passant par la crucifixion et la résurrection qui en sont les éléments centraux et les plus éminents.

Support pédagogique, mais également clin d’oeil aux initiés, le vitrail va montrer, par le recours à certaines scènes et images de l’Ancien Testament, l’annonce de la passion du messie : le serpent d’airain (Nombres 21, 5), le sacrifice d’Isaac par Abraham (Genèse 22) ; le pélican, l’agneau pascal, sont autant d’images du Christ souffrant pour la rémission des péchés.

En ce qui concerne la peinture, on a vu que les enlumineurs des livres d’heure et les imagiers des polyptiques ont très tôt utilisé le thème de la passion pour illustrer les prières correspondant aux temps concernés (Noël, Pâques) et orner les autels.

Memling, Hans (1425/40-1494): The Passion. Turin, Galleria Sabauda*** Permission for usage must be provided in writing from Scala. ***

La Passion de Turin est un petit tableau d’environ un demi m² réalisé vers 1470 par Hans Memling qui représente dans une scène unique, les diverses phases de la passion du Christ, sa résurrection et ses apparitions à Marie Madeleine, aux pèlerins d’Emmaüs et aux apôtres pêchant dans le lac de Galilée.
Il existait également dans beaucoup d’église, pour masquer l’autel pendant le carême, la pratique de tendre devant le choeur une tenture de toile peinte des scènes de la passion dite « toile de la Passion » ou « voile quadragésimal », appelé, en allemand, « fastentuch ».
Les vierges ouvrantes, comme celle de ND de Quelven à Guern en Bretagne, offraient aux pèlerins la contemplation de la passion du Christ : La vierge était enceinte du Dieu-sauveur des hommes souffrant sa passion pour la rémission des péchés.

Mais surtout, à partir du XVII° siècle et sous l’influence des franciscains, le chemin de croix et ses 14 stations inspirées de la via dolorosa de Jérusalem donne lieu à une iconographie et à une dévotion qu’il a fallu canaliser.
Enfin, les cinq vignettes des mystères douloureux du rosaire sur les retables offerts par les confréries dans les plus modestes églises paroissiales étaient autant de représentations de la passion du Christ : l’agonie au jardin des oliviers, la flagellation, le couronnement d’épines, le portement de croix et le crucifiement devant lesquelles les fidèles priaient et méditaient le chapelet.
Le thème de la passion n’a pas connu à proprement parler d’évolution, toutefois, compte tenu de sa popularité, il a fallu organiser le mouvement de piété populaire qui n’a pas manqué d’entourer la contemplation des représentations auxquelles ce thème donnait lieu avec le risque d’y conférer des pouvoirs magiques.

Si le vitrail a connu une certaine stabilité dans l’interprétation du thème, il n’en a pas été de même pour la peinture qui a subi davantage les aléas de la mode, ou plus précisément les exigences des commanditaires.

C’est ainsi que dans la période considérée qui va du XIII° au XIX° siècle on peut distinguer trois temps : le premier jusqu’au XVI° siècle, l’âge d’or, le second couvre le XVI° siècle, c’est la période charnière au cours de laquelle l’image va changer de statut. En dernier lieu, à partir du XVII° siècle, se développera, sur le thème de la passion, la recherche de l’art pour l’art et non plus seulement pour l’édification du spectateur, sinon pour son émotion artistique.

On s’efforcera de mesurer l’influence réciproque de l’artiste et du théologien sur l’évolution du traitement du thème considéré en fonction de l’utilisation qu’en fait le public et de sa demande en la matière

Bien sûr, le plan de l’étude en trois parties présente une simplification exagérée : il est évident que les périodes ne sont pas aussi tranchées que présentées.

1°) du XIII au XVI° siècle : période du « Christus triumphans »
La passion n’a pas le caractère infamant et douloureux qui a été le sien, la représentation du thème s’efforcera d’en montrer l’illustration et le merveilleux sous l’influence conjuguée des évangiles apocryphes, du dominicain Vincent de Beauvais (1190-1264) avec son « speculum majus » (naturale, doctrinale et historiale) et de la légende dorée de l’italien Jacques de Voragine (1228-1298).
L’image devient l’objet d’un véritable culte, on lui attribue des pouvoirs surnaturels.

Pour la crucifixion, à droite du Christ, Longin, le centurion qui a, le premier, reconnu la divinité du Christ, avec sa lance qui a percé le côté du Christ (côté droit, alors qu’en général le coeur se situe à gauche …), Dismas, le bon larron auquel le Christ a promis le paradis proclamant ainsi sa sainteté, et la Sainte Vierge, image de l’Eglise en cours d’élaboration.

A sa gauche, le porteur de l’éponge au sommet d’une perche avec laquelle il a donné du fiel pour étancher la soif du crucifié, Gismas, le mauvais larron et Jean, figure de la synagogue destinée à disparaitre au profit de l’Eglise.

Les instruments de la passion sont invariablement au nombre de 6 : la croix, la couronne d’épine, la lance, le fouet, l’éponge au bout de sa perche et les clous. Au nombre de 3 – ils étaient au nombre de 4 avant la découverte des stigmates de Saint François d’Assise (1181-1226), le séraphin qui les lui a transmis ayant les pieds l’un sur l’autre, selon une représentation traditionnelle -, ils symboliseraient les 3 vertus du Christ souffrant : l’obéissance, la patience et l’espérance.

2°) Le XVI° siècle : celui du « Christus dolens »
C’est la période charnière de la réforme luthérienne et calviniste et de la contre-réforme après le concile de Trente (1545-1563).
C’est le triomphe de la mort, la grande peste, les guerres incessantes et les famines qui en résultent font qu’il existe une réelle proximité de la mort pour tout un chacun, quelle que soit sa condition.


Le danger des images avec le risque idolâtre, déjà éprouvé au 7° et 8° siècle à Byzance avec la querelle des iconoclastes, a mis un arrêt aux débordements précédant pour revenir à une représentation stricte de la crucifixion dans toute l’horreur de ce supplice.

Le corps du supplicié est représenté nu, ou quasiment, tordu dans les douleurs de l’étouffement, les genoux repliés, la tête penchée…

Seuls subsistent aux pieds de la croix du Christ Marie, image de l’Eglise naissante et Jean qui représente le peuple juif appelé à rejoindre l’Eglise, nouveau peuple de Dieu.
« Scripta sola », les Ecriture seules : on s’en tient rigoureusement à la description de la Passion résultant des évangiles en écartant toutes les broderies légendaires auxquelles on était si sensible aux siècles précédents

On ne s’étonnera pas du fort courant rhénan dans cette nouvelle approche doloriste de la passion.

3°) du XVII° au XIX° siècle : période du « Christus patiens »
La contre-réforme va s’efforcer d’atténuer le caractère violent et choquant de la Passion résultant du traitement par les artistes influencés par les idées protestantes venues d’Allemagne.

Sous l’influence de l’Italie qui renoue avec l’antiquité et de la renaissance française, la recherche artistique va supplanter le sujet : l’artiste va rechercher à se faire valoir lui-même par son habileté à représenter la scène religieuse, notamment la passion.
Les instruments de la passion vont se multiplier : on y ajoute la robe sans couture, les dés qui ont servi à la tirer au sort, l’échelle et les tenailles de la descente de croix, le marteau de la crucifixion, la colonne à laquelle a été attaché le Christ flagellé, la corde qui a été utilisée à cette fin, le glaive de Pierre et même, l’oreille du serviteur du Grand Prêtre qu’il a tranché lors de l’arrestation de Jésus, la lanterne de Judas, les 30 deniers, prix de sa trahison, l’aiguière qui a servi à Ponce Pilate pour se laver les mains, etc…

Le but recherché est d’être, aussi complètement que possible, fidèle aux évangiles canoniques.

Les différents courants qui affecteront, en France, le catholicisme, comme le quiétisme du parti dévot, le jansénisme, le gallicanisme ne modifieront que peu la production artistique qui se poursuivra selon les différents styles de l’époque : le classicisme, le baroque, puis le romantisme.

A chaque période correspondra une interprétation propre d’un même thème dont les canons demeureront généralement constants.
Il faudra attendre le milieu du XX° siècle et sa recherche non figurative, notamment dans le vitrail qui va connaitre ainsi un renouveau, pour que le traitement du thème de la passion connaisse une évolution notoire.


Bibliographie

– Umberto ECO, Art et beauté dans l’esthétique médiévale, traduit de l’italien par Maurice Javion, Grasset et Fasquelle, 1997
– Chiara FRUGIONI, Le moyen âge par ses images, traduit de l’italien par Lucien d’Azay, Les belles lettres, 2015
– François BOESPFLUG et Emanuella Fogliadini, Ressuscité, la résurrection du Christ dans l’art, Orient/occident, Mame, 2016
– Emile MALE, l’art religieux du XIII° siècle en France, Armand Colin, 1993
– Olivier CHRISTIN, « Du culte chrétien au culte de l’art : la transformation du statut de l’image (XVe-XVIIIe siècles) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2002/3 (no49-3), p. 176-194. DOI : 10.3917/rhmc.493.0176. URL : http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2002-3-page-176.htm
– Mgr Xavier BARBIER de MONTAULT, Traité d’iconographie chrétienne, société de librairie ecclésiastique et religieuse, Paris 1898 (2 tomes) URL : https://livresmystiques.com/partieTEXTES/Iconographie/Montault/Traite_T1.pdf et T2.pdf
– Jacques de Landsberg, l’art en croix, le thème de la crucifixion dans l’histoire de l’art, la Renaissance du Livre, 2001

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d’Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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