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MEDITATION SUR TROIS PETITES IMAGES MORTUAIRES

Nos ancêtres avaient avec la mort un rapport familier : elle faisait partie de la vie, et ils savaient qu’elle s’invitait toujours par surprise ; mieux valait donc la ménager, la traiter avec égard, lui préparer son dû, autrement dit, se préparer à l’ultime rendez-vous : « Hodie mihi, cras tibi » (Aujourd’hui à moi, demain à toi), telle était l’inscription gravée sur certains ossuaires ou tombes, rappelant ainsi le temps qui passe, l’éphémère de notre vie, comme nous le rappelais le très prenant cantique « Tremen ‘ra pep tra ».

Selaou, va breur ker – Buan ‘red an amzer ! – Tremen ‘ra pep tra – Nerz madou, yec’hed –Yaouankiz ha gened – Tremen ‘ra pep tra – Tremen ‘ra pep tra. (Ecoute, mon bien cher frère ! – Le temps court vite ! – Toute chose passe ! – Force, biens, santé, jeunesse et beauté –Toute chose passe ! Toute chose passe !)

L’âme religieuse bretonne a toujours été imprégnée, modelée par cette proximité avec la mort, parfois, pensera-t-on, un peu trop à l’excès. En témoignent, nos  calvaires, nos ossuaires, nos cimetières, certaines fresques d’églises (Kernascléden), et bien évidemment notre littérature, les célèbres  « Légendes de la mort » et maints contes. Dans le riche répertoire de nos cantiques, ceux concernant les défunts sont, tant dans leurs paroles que dans leurs musiques parmi les plus beaux, et peuvent rivaliser avec la liturgie grégorienne des défunts, toute aussi belle. Soulignons que ces cantiques, s’ils commencent souvent par la menace du «Juge redoutable» pour le pauvre pêcheur, c’est pour immédiatement mieux souligner l’Espérance chrétienne dans la clémence infinie de Dieu : La mort terrestre devient alors Naissance au ciel, « Dies natalis in Caelis ».

Malheureusement, et nous avons eu l’occasion de le souligner dans de précédents articles, nos cantiques ont été déclarés Persona non grata dans les liturgies de l’Eglise ; tout au plus ici et là, ils sont les petites miettes accordées avec condescendance  à quelques nostalgiques de culture bretonne. Notre célèbre cantique du Paradis « Jezuz pegen bras ve », traduit en français par « Jésus combien est grand ton Paradis » étant ainsi déculturé est devenu le cantique « alibi » qui donne la « note bretonne » aux obsèques.

Nous parlions des traditions mortuaires bretonnes : il convient d’en parler au passé, tel un monde disparu, car de nos vénérables traditions, il n’en reste quasiment rien, si ce n’est de vague copiés-collés sans âme. Aujourd’hui le rapport que le Breton a avec la mort relève de la banalité, d’une désincarnation propre à une néo-liturgie aussi triste que … la mort, tant il est difficile dans bien des cérémonies d’y trouver une véritable espérance chrétienne, mais plutôt un bavardage qui fait de tout défunt une sorte de « Santo subito ». Nos ossuaires, quand ils ont survécu à la folie iconoclaste ont été reconvertis en Office de tourisme, salle d’expositions ou débarras pour bancs et câbles électriques de la fête paroissiale. Nos cimetières ont depuis longtemps été exilés, hors les murs de la ville, du bourg. Cachez cette mort qu’on ne saurait voir ! Et que dire, mais ce n’est pas notre sujet, de l’emprise de la crémation qui modifie totalement le rapport que l’on a avec le défunt, et est un véritable bouleversement religieux et culturel, car en la matière, culture et religieux étaient jusqu’il y a peu encore intimement liés. Trop souvent même le défunt, de par l’idéologie de la crémation -car à bien y regarder c’en est une – ne devient plus qu’un produit jetable. Il encombre les vivants. On notera que la religion chrétienne est la seule à avoir accepté pour des raisons très discutables cette « révolution des défunts», alors que le judaïsme comme l’islam, n’ont en rien touché à leurs traditions dans ce domaine, et tout le monde trouve cela normal, mais pas pour le christianisme. Sur cette question sociétale, celui-ci a été invité à se mettre au goût des « tendances » de la modernité sous peine de se voir accuser d’obscurantisme médiéval. Il y a donc de bonnes traditions, celles des autres, et des mauvaises, parce que regardées comme appartenant à des temps révolus : les nôtres. C’est ainsi qu’achève de mourir l’âme religieuse bretonne.

Quand les PETITS anges de la terre vont au Ciel

Mais venons- en à ce qui fait notre titre. Jadis la mort d’un enfant était une affaire quotidienne. Rares étaient les familles qui n’avaient pas un ou plusieurs petits défunts, surtout en bas-âge. Il fallait comme on dit « faire avec » cette perspective, aussi injuste fut-elle. L’Eglise d’ailleurs dans sa liturgie s’est toujours préoccupée avec affection de la mort des enfants. D’ailleurs, elle ne parle pas de funérailles. Le « décorum mortuaire » ne revêtait pas le côté « sombre » qui était celui destiné aux adultes, mais se voulait être emprunt d’une pureté colorée festive, à l’image d’un second baptême, justement, d’une seconde naissance, baignée dans la pureté de l’innocence juvénile, d’où l’enfant que l’on habillait sur son lit de mort, comme un petit prince ou une petite princesse, que l’on couronnait de fleurs, d’où les couleurs liturgiques blanches ou bleu-clair, d’où encore les ornements blancs du prêtre. Rien que de plus naturel, aucune faute n’ayant pu ternir l’éclat de la grâce qu’ils ont reçue par leur baptême. Cette pureté les associe directement aux Anges du Paradis.  D’ailleurs, la populaire « Messe des Anges » (XV-XVI siècles) avait jadis été choisie comme la messe chantée par excellence pour les funérailles d’enfants. N’était-ce pas de petits anges qui montaient au Ciel ? Aujourd’hui, ce serait l’étonnement, l’incompréhension, voir le scandale, que des parents en deuil de leur enfant choisissent un tel répertoire, voire cérémonial. Il est vrai que nos sociétés en voie de déchristianisation ont su inventer de nouveaux rituels : marches, tenues et roses  blanches, peluches, poèmes et dessins où toutes considérations chrétiennes, à commencer par la prière, sont exclues, car cette « nouvelle liturgie » se doit d’être ouverte à tous, et que tous s’y reconnaissent.

Dans les années 1940,  une autre époque d’une Bretagne encore profondément chrétienne, mais déjà lointaine et… proche, un temps où les traditions religieuses bretonnes étaient bien vivantes dans bien des paroisses, les Editions bretonnes Ololê de Landerneau éditèrent, dans le cadre d’une série d’images religieuses, trois très jolies images mortuaires pour enfants. Une telle édition était naturelle, rien de scandaleux, de morbides, images d’ailleurs approuvées par Monseigneur Duparc, évêque de Quimper et Léon. Ces images ont été dessinées par l’artiste Micheau-Vernez des Seiz-Breur qui travaillait beaucoup pour cette Maison d’éditions bretonnes, principalement destinée aux éditions pour la jeunesse. On remarquera que justement l’artiste a eu à cœur de souligner que l’enfant défunt est accueilli au Paradis  par l’Enfant-Dieu, qu’il est escorté et présenté au petit Roi des rois par des anges-enfants, au milieu d’un décor de fleurs et d’oiseaux. Ces trois images expriment parfaitement cet accueil céleste du petit défunt qui est immédiatement associé à la joie du Paradis ; on est loin de l’image classique mortuaire, parfois un tantinet lugubre.

Evidemment, de nos jours, de telles images seraient regardées comme déplacées, relevant d’une culture masochiste et morbide douteuse. D’ailleurs, les images religieuses, quelles qu’elles soient n’ont plus guère d’utilité depuis que les livres  de messe ont été éliminés de la liturgie, et se retrouvent en stock dont personne ne veux à Emmaüs ou autres brocantes. Car le propre des images religieuses étaient de rappeler, au moins le dimanche à la messe en ouvrant son missel le souvenir du défunt, et de l’associer alors au Memento des défunts, à la Communion des Saints, que l’on prolongeait en passant devant leurs tombes en sortant de la messe, du moins tant que les cimetières entouraient les églises…

LES  PETITS  ANGES  DE  MORLAIX

Vendredi 29 janvier 1943, le ciel de Morlaix est lumineux, d’un beau bleu d’hiver. La ville, bien que proche de Brest qui subit quotidiennement les bombardements Alliés, a été jusqu’à présent préservée de la guerre. Il est 15 heures, dans la cour de l’école une centaine d’enfants sont en récréation, sous la surveillance de leur maîtresse, sœur Marie de Saint-Cyr. Soudain, des dizaines d’avions des Forces anglaises (RAF) surgissent dans le ciel, et  lâchent leur chargement de bombes sur la ville. Plusieurs  bombes atteignent l’école et la cour où jouent les enfants, c’est immédiatement un enfer de flammes : 39 enfants vont être déchiquetés, brûlés vifs avec leur maîtresse ; 19 autres seront gravement blessés et mutilés. Une « bavure » comme on dit aujourd’hui, mais surtout un vrai crime de guerre dont les commanditaires n’auront aucun compte à rendre.  Monseigneur Duparc, qui présidera les obsèques des petits martyrs, dénoncera avec une grande virulence  ce crime injustifiable :

« L’Evangile a raconté le massacre des Innocents par le roi Hérode, c’était la même scène, ces Saints Innocents dont nous venions de célébrer le massacre quinze jours plus tôt ».

Ce crime sera dénoncé également par l’abbé Perrot dans Feiz ha Breiz d’avril 1943 sous le titre sans concession  de « Lazadeg an Innosanted » (Le massacre des Innocents), reprenant ainsi les propos  de son évêque. L’illustré Ololê, titrera « Barbares » et écrira  :

« Aucun témoins ne pourra jamais oublier la vision dantesque des mères accourues fouillant les décombres à la recherches de leurs enfants, et emportant dans leurs bras des dépouilles sanglantes ou expirantes ».

Ce rappel d’un fait historique dramatique, aujourd’hui bien oublié, pour  justement rappeler que ce sont des “petits anges de la terre” qui ce jour-là furent massacrés. Personne ne s’y trompa. C’est ainsi donc que fut édifié en 1954 la chapelle « Itron Varia an Elez » (la chapelle Notre-Dame des Anges), où, dans la crypte, reposent les enfants et leur maîtresse. Une belle prière « Pedenn d’hon Aeligou » (Prière pour les petits Anges) fut composée en leur honneur. Les  familles des petites victimes demandèrent toutes les images dont nous parlons, mais furent aussi un moyen de communication entre les familles et tous ceux qui exprimèrent leur chagrin. Les éditions  Ololê  reversèrent l’intégralité des ventes aux familles, dons modestes, il est vrai, mais qui touchèrent les parents dans l’épreuve.

L’Eglise, dans sa maternelle sollicitude vie en ces pauvres petites victimes la pureté angélique des Saints Innocents du temps du Christ, fidèle en cela au regard maternel qu’elle a toujours porté sur la mort prématurée des enfants, mort qui à vue humaine semble incompréhensible, injuste, et que seule la foi et l’Espérance viennent adoucir. Les trois petites images furent éditées uniquement dans cette démarche chrétienne, sinon, elles n’auraient eu aucun sens, tant elles touchaient au plus profond des chagrins.

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À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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4 Commentaires

  1. dominique de Lafforest

    quelle surprise ! J’ai reconnu le crayon de mon père, qui dessina cette image ! Et je me souviens de la tragique déflagration qui déchira mon ciel de quatre ans !…A l’école Notre-Dame de Lourdes, nos bonnes Soeurs Adélaïde et Joseph, sous leurs capelines empesées, nous faisaient prier pour les familles des petites innocents dont nous aurions pu partager le sort…

  2. cet article m’éclaire et me console ! …. il y en avait des marches à monter… avec déjà pas mal de kms dans les mollets ! Bon d’accord, une belle vue sur la ville de Morlaix, on l’a eu aussi depuis le viaduc. Je comprends mieux maintenant l’insistance des organisateurs du Tro-Breiz pour nous faire passer par cette chapelle évocatrice de tant de drames pas si lointains et du genre de ceux que connaissent bien des populations aujourd’hui…
    merci à l’ami Yvon (notre copain général) pour nous l’avoir ouverte, au rédacteur de l’article pour son éclairage et au dévoué webmaster de ce puissant blog pour l’avoir actualisé !!

  3. Bonjour,
    combien d’images compte la série Ololé?
    merci

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