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Tomàs Turner et le voyage de Mortimer

Yves Daniel lit Le voyage de Mortimer, de Tomàs TurnerA vrai dire, je ne suis pas très amateur de roman, mais, dans la mesure où ce livre m’a été donné par un de mes amis, lui-même auteur à succès, autant le lire….

C’est ce que j’ai fait et je n’ai pas été déçu !

En réalité, ce n’est pas un « roman », au sens donné généralement à ce genre allant trop souvent du « policier » à « l’eau de rose », c’est une véritable épopée qui vous emmène dans une authentique odyssée que ne désavouerait pas le divin Homère, à la poursuite, comme Enée, d’un nouveau monde comme nous le raconte le grand Virgile.

C’est donc l’histoire d’un type, un américain de Denver, capitale de l’Etat du Colorado, USA, d’origine irlandaise, répondant au nom de Mortimer Linskey, atteint d’un « burn out » professionnel traité par son psychiatre, le docteur Adrian Annechini qui doit être, lui, d’ascendance italienne, ce que le narrateur ne précise d’ailleurs pas.

Le premier travail du romancier consiste, après avoir trouvé ses personnages, de leur donner un nom et pour cela, l’imagination sans limite de l’auteur fait toujours mon admiration.
Bref, en guise de traitement, par des biais détournés que je ne vous révèlerai pas, le bon psychiatre envoie son patient se distraire par un voyage en France !

Et nous voilà partis pour un tour de France, comme André et julien Volden en 1877, mais Tomas Turner n’est pas Giordano Bruno, philosophe italien du XVIe siècle brûlé par l’Inquisition pour avoir soutenu des thèses trop rationalistes pour son époque, pseudo de d’Augustine Fouillée (née Tuillerie, 1833-1923), il en serait plutôt l’antithèse aussi vrai que ce roman n’a pas été écrit, en premier lieu, pour servir de livre de lecture aux élèves des écoles primaires et c’est bien dommage.
Voyez plutôt : dans ses pérégrinations, le dénommé Mortimer va croiser à plusieurs reprises Runing-Black-Cloud, un cheyenne massacré avec les siens à Colorado Springs, sur les rives de la rivière Washita, en novembre 1868, auquel il promet d’accomplir les rites funéraires propre à son repos éternel.
Il lui est permis également de rencontrer les trois Charites, la Joie, l’Abondance et la Splendeur dont l’auteur fait des trois sœurs des triplées – c’est l’avantage du roman – qui lui révèlent, ainsi qu’à nous, l’idéal féminin qu’elles nomment « Sheela-na-Gig », équivalant irlandais de notre médiéval « conil », petit lapin, réduit au fil des ans à une seule syllabe et encore utilisé de nos jours pour qualifier un individu peu savant ce que nous ne sommes plus après avoir lu le livre de Tomas Turner et reconnu les modillons de l’église sainte Radegonde de Poitiers et d’ailleurs.

Mais où l’auteur va-t-il chercher tout ça ?

Ainsi, dans les Cévennes, sur les traces de Robert Louis Stevenson (1850-1894), au Pont-de-Montvert, Sud-Mont-Lozère, nous fait-il assister, comme si nous y étions, à la cérémonie du cochon, c’est une truie : Julie, que tuent, préparent et cuisinent les époux Lhomme aidés de leur cousin Barbe, une famille de camisards échappés des dragonnades du marquis de Boufflers en 1685.
Il est vrai que, de temps à autre, le cochon continue, hic et nunc, d’être tué, préparé et cuisiné de la façon que décrit Mortimer et que raconte Tomas dont on jurerait qu’il y était présent.

Il y a aussi de véritables personnages de roman comme les architectes francs-maçons Ifan, James et Eamon, rencontrés à Versailles puis à Vaux-le-Vicomte. Ils lui enseignent l’importance de l’orientation qui permet de voir le monde au-delà des apparences du paysage.
Le Père Malachie, comme le douzième et dernier des « petits » prophètes de la Bible, moine de l’abbaye de Saint-Benoît sur Loire, d’origine irlandaise, qui va donner sens à sa pérégrination en l’invitant à se poser d’abord les bonnes questions « si le mystère féconde la pensée, si le mythe précède l’histoire, alors la logique s’inverse (…) Surtout, regarde avec attention, mais ne raisonne pas. Imagine. » (pages 92/93)
Et Francis, disciple de Rabelais, grand amateur de vins de Loire, client habituel du Bar chez Bruno, à Amboise, où on en sert du bon ! En sa compagnie, on apprend l’envers de l’histoire et les détournements de l’amour.

De l’amour, il en faut dans un roman digne de ce nom, et il y en a ! l’heureuse élue se nomme Rebecca, mais je ne vous en dirai rien, seulement : « gloire à Rebecca, la bénédiction et l’amour sur elle » (page 199) reprenant ainsi l’invocation répétée au Prophète par Bilal, le tourangeau, invocation qui a certainement plu au narrateur puisqu’il la répétera 10 fois au bénéfice de mon Berry natal (page 162) de Wakan-Tonka, le Grand-Esprit (page 170), de François Rabelais (page 150), du dieu gaulois Lugus (page 180), de l’abbaye de la Trappe Notre Dame des Neiges (page 213), du chatus, vieux cépage cévenol qui facilite les bénédictions (page 224), les trois grâces poitevines évoquées ci-dessus et les vendéens y ont droit également (pages 293 et 302) et, enfin, sur Scamall Dearg, Nuage Rouge en gaëlique, langue que maîtrise parfaitement l’auteur, c’est ainsi que l’Ankou nomme Mortimer.

L’Ankou ? Mais oui, le voyage en France de Mortimer, l’américain ne pouvait s’achever qu’au « Far west ! L’ouest lointain, derrière l’horizon, là où le soleil se couche, le paradis sur terre … », en Bretagne, quoi !

Il y arrive par Nantes, la ZAD de N.D. des Landes puis Brocéliande, les Monts Saint Michel et Dol, Dinan où il croise les pèlerins du Tro-Breiz, grâce à qui il pourra, enfin, déguster le sauvignon de Reuilly (page 322) où il avait pourtant fait halte en passant « du jardin de la France au cœur de la Gaule » (page 152)

Avant de regagner l’Irlande le pays des ancêtres et son Colorado natal pour accomplir la promesse faite à Runing-Black-Cloud au cours d’une visite au musée des Arts Premiers, quai Branly à Paris au début de son séjour en France.

Tomas Turner dont la 4° de couverture nous indique qu’il est historien et vit « dans l’ouest de la France », ce qui manque pour le moins de précisions, nous sert avec le « Voyage de Mortimer » un roman métaphysique qui nous rappelle que le monde créé n’est pas fait uniquement de visible, mais qu’il en existe aussi un d’invisible et que l’humanité compte en vérité plus de morts que de vivants. Son érudition encyclopédique aidée d’une imagination poétique nous rend présents et sensibles le monde invisible et celui des défunts. Il s’y meut dans l’un et l’autre avec délectation et nous y mène émerveillés

Mais de qui Tomas Turner est donc le nom ?

Ah ! J’oubliais : gloire à Mortimer Linskey, la bénédiction et la paix soient sur lui !

Bonne lecture…

Tomàs Turner, « le voyage de Mortimer », Roman, Editions Balland, Paris, 2017, 340 pages, 20 €,  à commander via ce lien pour soutenir Ar Gedour.

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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