
Chaque été, Sainte-Anne-d’Auray devient pour quelques jours le cœur battant de la Bretagne, qui plus est en cette année 2025 qui voyait le point d’orgue de trois années jubilaires marquant les 400 ans des apparitions de sainte Anne à Yvon Nicolazic. Plus de 30 000 pèlerins ont afflué vers le sanctuaire pour célébrer celle qui, bien au-delà de son rôle biblique, est devenue « la grand-mère des Bretons »… et celle de tous. Cet attachement ne relève pas d’une survivance folklorique : il est le signe d’une mémoire vivante où foi et culture se rencontrent, se façonnent mutuellement et continuent d’inspirer les générations. L’édition 2025, marquée par le 400ᵉ anniversaire de la découverte de la statue par Yvon Nicolazic, a encore illustré cette vitalité.
Pourtant, ces pardons, et celui-ci en particulier, sont aussi devenus un lieu de tensions. Nous le constatons par des publications sur les réseaux sociaux ou des journaux. Certains y voient un bastion pour une Église nostalgique, attachée à un modèle dit « d’avant » Vatican II. D’autres au contraire s’inquiètent de l’effacement de la dimension spirituelle au profit d’une simple tradition culturelle en dénonçant des crispations identitaires, comme le suggère un article publié dans Ouest-France sous le titre « Religion populaire contre populisme religieux ». Nous pourrions laisser de côté ces commentateurs, mais il faut également que laisser la parole à ceux qui se réjouissent. Car ces lectures binaires manquent peut-être l’essentiel : comme nous l’avons déjà évoqué sur Ar Gedour, la réalité du pardon est plus complexe, et pourrait même dessiner les contours d’un catholicisme de demain.
La force d’une piété enracinée
L’attrait persistant des pardons ne s’explique pas seulement par le poids de l’histoire. Au-delà de l’aspect culturel très important, puisque les pardons qui fonctionnent sont ceux qui savent travailler l’accueil, le cocktail « foi et culture » et alliant côté religieux et profane, le succès des pardons bretons s’explique aussi en partie par leur capacité à se renouveler. En effet, s’ils sont avant tout l’expression populaire d’une foi en Dieu, ils permettent de reconstituer un lien communautaire parfois perdu, réconciliant par exemple des paysans ou des marins, des gens des campagnes ou de nos côtes partis sur la pointe des pieds à cause d’une liturgie perçue comme trop intellectualisée, avec une pratique jugée plus authentique. Lorsqu’on ne nous parle plus, comment continuer à écouter ? Nous sommes des êtres incarnés, et des approches trop éthero-gazeuses ne parlent pas au monde d’aujourd’hui. Poser un cierge est ainsi pour beaucoup un acte concret faisant communier la terre et le ciel, plus que la récitation d’un modèle de prière tout fait. Chanter dans la langue de sa terre en y mettant ses tripes, communiant avec les aïeux. Accompagner ses petit-enfants pour porter la bannière de sa paroisse ou de sa chapelle, les faisant participer à la petite histoire d’une grande histoire. Plonger sa main avec ferveur dans la fontaine en demandant au saint une guérison. Transmettre à son enfant l’héritage de ceux qui nous ont précédés.
Cette remarque pointe un aspect décisif : la piété populaire, loin d’être une survivance du passé, est une dynamique. Elle sait s’adapter, reprendre souffle, intégrer les évolutions de la société. Si la forme change, l’intuition reste : une foi incarnée, proche, vécue en communauté, sans tomber non plus dans le communautarisme que certains pourraient craindre. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le pape François insiste tant sur cette dimension. Dans Evangelii Gaudium, en rappelant que la piété populaire est un « lieu théologique » et qu’elle précède souvent les grandes constructions doctrinales. Elle n’est pas une religion « au rabais » ; elle est une manière pour le peuple de se tourner vers Dieu avec son langage propre. Nos pardons sont des lieux théologiques, des lieux d’évangélisation !
Et Sainte Anne d’Auray est de ces lieux. Et nous ne pouvons que souligner cette année la volonté de témoigner avec force de cette piété populaire au-delà des étiquettes, d’avoir à la fois comme dans tout pardon qui se respecte le côté sacré et le côté festif, le côté religieux et le côté profane, avec une exigence de qualité associée à une vraie convivialité.
Beauté et proximité : une synthèse nécessaire

L’un des enjeux contemporains est de sortir d’une opposition artificielle entre deux visions de l’Église : celle qui valoriserait uniquement la beauté liturgique et la tradition, et celle qui mettrait l’accent sur l’ouverture et le service des autres… Cette alternative est stérile. Et tous les murs qui sont érigés par nos mots et nos attitudes participent de cette stérilité.
Il est possible d’unir les deux : une liturgie belle, priante, soignée, mais qui n’exclut pas ; une tradition qui n’est pas une forteresse mais une maison ouverte ; une foi incarnée qui, à partir de ses racines, devient hospitalière. La beauté, dans ce cadre, n’est pas nostalgie : elle est langage universel. Elle élève l’âme sans séparer. Elle permet d’exprimer à Dieu et de vivre par nos cinq sens ce que les mots seuls ne peuvent dire.
Cette synthèse, qui se cherche parfois douloureusement, pourrait bien être l’un des fruits inattendus de ces rassemblements populaires que sont nos pardons : non pas une rupture, mais une réconciliation. En bref… exactement ce qu’un pardon doit être, capable de renouveler notre vie chrétienne et de nous rebooster pour l’année à venir.
Un humanisme transfiguré
À la faveur des pardons, beaucoup redécouvrent une Église qui n’est pas d’abord une institution mais une famille : une communauté où l’on vient tel que l’on est, avec ses joies et ses blessures. Là, l’humanisme chrétien prend une forme concrète. On chante et on prie aux côtés du frère catho ou chrétien du bout du banc, on trinque et on danse avec celui qui n’a plus rien, on mange avec celui qu’on ne connaît pas. La rencontre avec le Christ et avec les saints invite à regarder autrement le monde : non pour s’en abstraire, mais pour y servir. Comme toutes ces bénévoles qui cinq mois durant ont servi la Troménie de Sainte Anne, sans compter, dépassant la fatigue mais encouragés par les multiples fioretti au fil des jours, l’enracinement dans la prière et l’adoration pour mieux se donner. Comme toutes ces personnes qui au sanctuaire comme dans les services diocésains, ont travaillé depuis 2021 pour offrir un Jubilé exceptionnel. Tous au services des autres, ad majorem Dei Gloriam… pour une mission qui intègre désormais la grande Histoire du Diocèse de Vannes… et l’histoire personnelle de chacun !
Dans ce sens, l’expérience de Sainte-Anne-d’Auray pourrait être comprise comme une école d’un humanisme transfiguré par l’exemple des saints que nous honorons, à la suite du Christ : adorer le Seigneur dans le sacrement de l’Eucharistie source et sommet de la vie chrétienne (cf Lumen Gentium 11) et, ce faisant, prendre soin du lien social, faire preuve de charité, accueillir les différences, se souvenir du passé pour mieux construire l’avenir. Ce n’est pas seulement une démarche spirituelle : c’est aussi une réponse aux fractures de notre époque. Sur le parvis, on voit bien que la piété d’aujourd’hui n’est plus exactement celle d’hier : elle s’invente.
Un signe pour l’avenir de l’Église

La piété populaire, la beauté liturgique et le service du monde ne sont pas trois dimensions antagonistes. Elles peuvent devenir les piliers d’un catholicisme renouvelé. La figure de sainte Anne, enracinée dans une terre mais universelle par son humanité, peut incarner ce mouvement. Encore faut-il éviter des mises à l’index mutuelles, des frontières qui nous éloignent les uns des autres et finalement du message christique et font que, nous aussi, nous jouons chacun la tunique du Christ aux dés pour nous l’approprier.
Sainte Anne est représentée bien souvent avec un livre, transmettant l’Ancien testament à la Vierge Marie qui deviendra la mère de Dieu. Véritable figure de transmission comme le sont les grand-parents, Sainte-Anne-d’Auray, dans son apparente simplicité, trace ainsi une voie possible pour l’Église : non pas dans une crispation sur le passé ou pour s’effacer dans une modernité sans boussole, mais s’inventer à nouveau en réconciliant les sensibilités multiples, en prenant la beauté de notre culture bretonne et de la liturgie comme terreau d’avenir. Cette vitalité pose une question : et si l’avenir du catholicisme était là ? Dans un catholicisme capable de réconcilier ce que l’on oppose trop vite : la piété populaire et la beauté de la liturgie, la fidélité et l’ouverture, la mémoire et l’espérance. Une foi qui prend racine dans une culture sans s’y enfermer, et qui puise dans cet enracinement la force d’un humanisme transfiguré, attentif aux autres.
La capacité qu’ont eu les équipes du sanctuaire à allier tout cela avec talent, à la fois au niveau des propositions sacrées que profanes, pour la joie d’une majorité de pèlerins, toute sensibilités confondues, le démontre : entre mémoire et mission, ce pardon rappelle que l’Évangile n’est jamais une nostalgie : il est une promesse.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
