Saints bretons à découvrir

A PROPOS DU LIVRE DE GUILLAUME CUCHET :«COMMENT NOTRE MONDE A CESSE D’ÊTRE CHRETIEN » (2 – Le cas breton)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 11 min

Suite à la publication du livre de Guillaume Cuchet “Comment notre monde a cessé d’être chrétien” aux éditions du Seuil, Youenn Caouissin propose aux lecteurs d’Ar Gedour cet article en deux parties : la première est accessible en cliquant ici, la deuxième étant ci-dessous.  Vous pouvez vous procurer le livre en question via ce lien partenaire*.

Peut-on parler d’un « cas breton » comme Guillaume Cuchet parle des cas parisien, lillois et poitevin ? Pas vraiment, dans la mesure où ce qui se passa en Bretagne dans ces années- là est quasiment identique à ce qui se passa dans toute la France, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

ruine église bretagne« Cas breton », oui, si l’on prend en compte, sans chercher à la relativiser, toute la particularité culturelle (religieuse et profane) du catholicisme breton qui s’incarna magistralement dans l’architecture de ses églises et chapelles, ses enclos paroissiaux, ses cantiques et ses armées de saints et de saintes.

 

La grande rupture

A la grande rupture religieuse générale commune à toute la France, en Bretagne est venue s’ajouter la rupture d’une Eglise qui jusqu’à l’orée des années soixante était en osmose avec une identité bretonne forte, mais déjà bien érodée pour cause de francisation et de gallicanisme.  Si dans l’Eglise on s’attaqua au latin et au chant grégorien pour mieux imposer les nouvelles pratiques liturgiques, on s’attaqua aussi à la place de la langue bretonne, à ses cantiques, sa musique, ses traditions. Bien des auteurs sur cette question religieuse post-conciliaire en Bretagne se garderont ne prendre en compte cette révolution culturo-religieuse, considérée comme marginale dans cette remise en question du catholicisme. Pourtant, dans la rupture de la pratique religieuse comme elle avait été vécue jusque-là, cette négation de l’homme breton à l’église jouera son rôle destructeur, mais le clergé tout à son euphorie d’après-concile se refusera à le voir, le comprendre, car cela n’avait aucune importance. « Dieu change en Bretagne » -pour reprendre le titre de l’excellent livre de Michel Lagrée (1985) –  et il avait tellement changé que le Breton fut confronté, sinon à une « autre religion » du moins à une autre expression de sa foi en totale rupture avec celle qui fut la sienne et celle de ses aînés.  Si le christianisme  culturellement européen est regardé comme ringard, le christianisme breton l’est tout autant. Il pourra paraître surprenant d’ailleurs de parler de « christianisme breton » ou autres : qu’il soit bien clair que nous entendons par cette expression, un christianisme enraciné dans la culture du pays, qui s’oppose à un christianisme « hors sol », étranger.

1968 -1969 furent deux années qui donnèrent le coup de grâce à une Eglise bretonne. En fait, ce coup de grâce avait été déjà porté dès 1945/46, et ce qui survivait n’était plus que de dérisoires reliquats, mais pour les adeptes de la « table rase » et d’un archéo-christianisme, ils étaient encore de trop. On gommait ainsi plus d’un demi-siècle de combats bretons dans le cadre de la foi.  Nous avons déjà eu l’occasion de parler de cette Eglise vraiment bretonne (Feiz ha Breiz).

 

Requiem pour un catholicisme breton ?

Yvon Tranvouez, professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Bretagne Occidentale à Brest, spécialiste des questions religieuses bretonnes, a très bien analysé  l’évolution du catholicisme breton qui peut parfois faire illusion par des reliquats identitaires, mais n’en suit pas moins la pente dangereuse de l’indifférencisme religieux qui mène à une apostasie qui ne dit pas son nom et est le destin annoncé (sauf redressement tenant du miracle) de toute la France, de toute l’Europe. Dans trois remarquables ouvrages il fera ainsi « l’anatomie » de l’effondrement, sinon du catholicisme, du moins de la pratique religieuse dans une terre encore profondément pratiquante jusqu’aux années soixante : citons « Requiem pour un catholicisme breton ? » (2011), « La décomposition des chrétientés occidentales » (2013), « Religion(s) en Bretagne aujourd’hui » (2014), ouvrage collectif d’auteurs spécialisés dans les questions religieuses. Il ne nous est pas possible dans le cadre de cet article de rapporter les tableaux de statistiques très changeantes, mais justement pas dans le bon sens. Yvon Tranvouez place un point d’interrogation au titre de son livre « Requiem pour un catholicisme breton ? », comme Jean Delumeau en plaçait un pour son livre « Le christianisme va-t-il disparaître ? » En ce qui concerne le christianisme breton marqué par une forte identité … bretonne, le Requiem a déjà été chanté, car ce catholicisme en Bretagne, sauf exceptions locales, n’a plus grand-chose de breton. Nous avons désormais à faire à un catholicisme apatride, interchangeable, et qui est complètement déconnecté de l’âme, de toute culture  bretonne : c’est une réalité, alors que le titre interrogatif de Jean Delumeau laisse la porte ouverte à un démenti, à un renversement de situation. Si le christianisme ne peut pas disparaître (ou alors c’est aussi toute notre civilisation qui disparaît avec lui),  le catholicisme breton, lui, a bien disparu. Et si ce catholicisme breton a disparu, c’est bien parce que comme pour la langue bretonne, il n’y a pas eu, au tournant des années cinquante,  la volonté de la part des Bretons, de son clergé de transmettre cet héritage, mais un balayage en deux décennies de cet héritage et des cinquante années de combats de l’abbé Perrot qui voulait une Bretagne catholique et authentiquement bretonne, fière de tout son héritage spirituel, culturel, historique,  et dont sera la vocation du Bleun-Brug. Un Bleun-Brug que l’aile progressiste ultra-gauchisante de l’Eglise va détourner de sa vocation en le pourrissant de l’intérieur par une idéologie mortifère.

Pour terminer, citons deux exemples bien bretons : le fameux EMSAV (Milieu culturel et politique breton) qui, jusqu’aux années soixante, s’affichait sans complexe comme chrétien, comme catholique et revendiquait la sève qui le nourrissait, l’idéal Feiz ha Breiz. A partir de 1968 (pour donner une date élastique) il y eut un  changement radical provoquant une rupture :  le « nouvel Emsav » soucieux de rompre avec un prétendu héritage sulfureux des années 1930/45 rejettera tout en bloc pour aller faire allégeance aux chimères des idéologies destructrices de la foi, et de l’idée même de patrie. Le milieu musical breton en pleine renaissance sera en ce sens la locomotive de cette rupture et entraînera avec lui toute la nouvelle génération.

Notre deuxième exemple se trouve dans les Scouts et Guides Bleimor fondé en 1946 par Perig et Lizig Géreaud-Keraod sur le modèle du scoutisme mais aussi de l’Urz Goanag Breiz  (Ordre de l’Espérance de Bretagne) fondé en 1943 par Herry Caouissin. Les fondateurs voulurent un mouvement de jeunesse se revendiquant sans compromis de la foi et de la Bretagne (Feiz ha Breiz). La revue des Bleimor, SKED, de haut niveau spirituel et intellectuel annoncera sur ses couvertures cet idéal par l’acronyme Sevel Keltia evit Doue (Construire la Celtie pour Dieu), ce qui donne SKED. Cet idéal fonctionna  jusqu’au début des années soixante, mais trois causes allait vite tout remettre en question : la crise identitaire de l’Eglise, Mai 68, la crise du scoutisme qui lui aussi se remettait en question dans ses fondements même, et la crise de … puberté de la génération née entre 1938 et celle du baby-boom des années quarante. Cette génération qui passait de l’enfance à  l’adolescence, et s’orientait vers les lycées et les universités, va être confrontée à toutes les remises en question sociétales, et être sensible aux nouvelles idoles (Sartre, Marcus, De Beauvoir),  aux idéologies prosélytes de ces gourous et de bien d’autres.

Le livre de Morvan Lebesque « Comment peut-on être Breton » va devenir la bible de cette jeunesse bretonne qui à travers la musique découvre ou redécouvre son identité, mais en gommant sa dimension religieuse. Or, il se trouve que les « têtes pensantes » de ce renouveau vont être aussi d’anciens Bleimor qui ont choisi le à « gauche toute », rejetant tout ou partie des idéaux de leurs aînés. Dans le même temps, l’Eglise en Bretagne va elle aussi tourner le dos à cet idéal chrétien et breton, idéal qu’elle avait jusque- là été la seule à le défendre (langue, culture). De plus, ses organismes de jeunesse comme la JAC, la JOC et surtout la JEC (jeunesse étudiante chrétienne) vont en promouvant les « nouvelles orientations de l’Eglise et de sa pastorale, être des lieux de déchristianisation. On peut dire que l’Eglise en Bretagne a complètement raté sa mission : elle se devait d’être un phare, elle choisira d’être une flammèche qui oscille au gré des vents du monde et de ses idéologies.

chapelle St Germain - Languidic
Photo Ar Gedour 2016

Perig et Lizig Géraud Keraod, devant ce désastre ne pourrons que constater que la majorité des anciens Bleimor cesseront toute pratique religieuse, se revendiqueront d’un athéisme dans lequel se retrouvaient indifférence religieuse, néo-paganisme folklorique assaisonné de fantasmes druidiques, ou encore un athéisme affiché. Certains revendiqueront  leur culture chrétienne, mais  toujours accommodée d’un gaucho-progressisme destructeur. Ce sera le constat d’un échec, d’un gâchis, car ces Bleimor auraient dû être l’élite du renouveau chrétien et breton de la Bretagne ; ils choisiront d’autres voies, celles qui mèneront à ce « Monde qui a cessé d’être chrétien ». Ils n’avaient pas retenu l’enseignement donné lorsqu’ils étaient Scouts et Guides disant que foi et culture vont de pair, mais que c’est la foi qui prime car elle est la sève de la culture. Quant à leur promesse, elle tenait désormais du folklore d’un monde qui n’était plus. Tous les Bleimor ? Non, quelques- uns, envers et contre tout persisteront dans l’idéal d’une Bretagne chrétienne, catholique et bretonne, et ils seront la consolation de leurs fondateurs.

 

De la Bretagne et de l’Irlande post-chrétiennes

Au « Cas breton », nous pourrions ajouter le « Cas irlandais ». La très catholique Irlande, par les effets des coups de boutoirs des oligarchies mondialistes, anti-chrétiennes et anti-patries se sont jurées d’en faire un autre cas d’école de déchristianisation. Comme partout, les Irlandais fréquentent moins les églises, alors que jusqu’aux années 90, ne pas aller à la messe revenait à s’exclure de la communauté des croyants. L’Irlande est en train de basculer d’un catholicisme assumé vers un catholicisme à options, ce que le pape Jean Paul II appelait le choix des « voix du monde », et ces voix sont comme le chant des sirènes : elles sont mortifères, elles tuent la foi, et tout le reste suit.  Si l’Irlande tombe, la Pologne et la Hongrie suivront ; c’est du moins ce qu’affirme le prédateur Soros dont les activités « humanistes » sont toute orientées vers l’éradication de l’Europe chrétienne et des peuples.

Nous pourrions paraître pessimistes à nos lecteurs. Nous faisons le constat que tous ceux qui, lucides  et sans parti pris, se penchent sur ce problème… cette tragédie. Taire, cacher la vérité serait s’associer à cette déchristianisation. Comme le dit l’adage « qui ne dit mot consent », notre silence n’est plus celui du sage et de la prudence, mais le masque de notre lâcheté,  et c’est ainsi que notre silence devient complicité.  « NON POSSUMUS »…

Le prix Bernheim d’histoire des religions, de l’Académie des inscriptions et belles lettres, a été remis le 29 juin 2018 à Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à l’UPEC, pour son livre : Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement, paru aux éditions du Seuil en 2018 dans la collection « La couleur des idées ».

L’ouvrage porte sur le recul spectaculaire du catholicisme en France depuis les années 1960 à partir notamment des archives du chanoine Boulard, qui était le grand spécialiste des questions sociologiques dans l’Eglise de France dans la seconde moitié du XXe siècle. G. Cuchet propose dans cet ouvrage une des premières analyses de sociologie historique approfondie de cette grande rupture religieuse, identifie le rôle déclencheur du concile Vatican II dans ces évolutions et les situe dans le temps long de la déchristianisation et dans le contexte démographique, social et culturel des décennies d’après-guerre.

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À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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