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Le baiser des croix et des bannières dans les pardons bretons

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min
Photo Pascal Malleron (DR)

Au cœur des pardons bretons, un geste discret attire parfois l’attention sans toujours être compris : lorsqu’arrive la procession, les porteurs font se toucher les croix ou les bannières, comme une accolade fraternelle, dans ce que la tradition appelle un « baiser ». Loin d’être anecdotique, ce rite met en scène la rencontre des communautés, leur reconnaissance mutuelle et, plus profondément, une exigence de réconciliation inscrite au cœur même du pardon. À la croisée du symbolique, du social et du théologique, il révèle une manière singulière d’incarner la foi dans le geste, le corps et la relation.

Un rite de rencontre : lecture ethnologique et culturelle

Le geste appelé « baiser des croix et des bannières » appartient à ces pratiques discrètes mais structurantes qui donnent aux pardons bretons leur densité symbolique. Contrairement à une interprétation spontanée qui y verrait un acte de dévotion individuelle, il s’agit d’un rite collectif accompli par les porteurs eux-mêmes, consistant à incliner les hampes pour faire se toucher les extrémités des croix ou des bannières lors de la rencontre de deux processions. Ce geste est explicitement attesté lors de la Troménie de Locronan, où il est désigné comme un « baiser des bannières » ou « salut des bannières » dans le dossier du patrimoine culturel immatériel (Ministère de la Culture, 2020).

Dans une perspective ethnologique, ce rite ne peut être compris indépendamment de la structure territoriale du catholicisme breton. Chaque bannière et chaque croix processionnelle représente une communauté précise, généralement une paroisse, une chapelle ou une frairie. Leur rencontre ne se limite pas à un croisement matériel : elle constitue une véritable interaction symbolique entre groupes humains. Faire « s’embrasser » ces objets revient à faire se rencontrer, reconnaître et se saluer les communautés qu’ils incarnent. Communautés qui suivent chacune leur propre croix du Christ, et qui se rassemblent lors de certains pardons, profondément enracinés dans des logiques territoriales et relationnelles, où l’identité locale joue un rôle structurant (Bretagne Culture Diversité, 2025 ; Ministère de la Culture, 2020).

Le baiser des croix et des bannières fonctionne ainsi comme un langage non verbal. Il exprime la reconnaissance mutuelle et inscrit dans le cadre du sacré des relations qui relèvent aussi de l’ordre social. Dans les sociétés rurales anciennes, les paroisses pouvaient entretenir des relations complexes, mêlant solidarité, voisinage et parfois rivalités. La ritualisation de leur rencontre permettait de canaliser ces tensions et de réaffirmer une forme d’équilibre. Les anthropologues du religieux ont souligné que les processions ne sont pas seulement des manifestations de piété, mais des mises en scène de l’espace social et des hiérarchies locales (Isambert, 1982 ; Albert-Llorca, 1995). Le geste du « baiser » s’inscrit pleinement dans cette logique : il donne à voir, dans un mouvement codifié, la manière dont les communautés se reconnaissent et se situent les unes par rapport aux autres.

Ce geste appartient plus largement à un système de salut ritualisé. Le dossier du Ministère de la Culture précise que les bannières peuvent être inclinées lors de rencontres ou devant des reliques, selon des codes précis (Ministère de la Culture, 2020). Le « baiser » constitue une intensification de ce langage gestuel, dans laquelle le contact physique vient renforcer la signification symbolique. Toutefois, les sources écrites restent relativement discrètes sur la description fine de la chorégraphie, ce qui indique que la pratique relève largement d’une transmission orale et d’un savoir-faire incorporé chez les porteurs.

Une théologie du geste : communion, réconciliation et pastorale du lien

Au-delà de sa dimension culturelle, le baiser des croix et des bannières peut être interprété à la lumière d’une théologie du geste et du sens même du pardon. Le « pardon » ne désigne pas seulement une fête religieuse : il renvoie historiquement à une démarche de rémission, impliquant à la fois la relation à Dieu et la relation aux autres. Participer à un pardon, c’est s’inscrire dans un processus de réconciliation qui engage la communauté tout entière.

Dans ce cadre, le geste par lequel les porteurs font se toucher les croix et les bannières prend une signification particulière. Il peut être compris comme une mise en scène symbolique d’un retour à l’accord, d’une remise « d’équerre » entre communautés distinctes. Là où les processions arrivent séparément, chacune portant son identité propre à la suite du Christ, le moment de la rencontre introduit une transformation : les signes distinctifs entrent en contact, comme pour manifester une unité retrouvée. Ce geste s’inscrit ainsi dans une dynamique de pacification, cohérente avec la fonction sociale des pardons, qui ont longtemps contribué à maintenir ou restaurer les équilibres communautaires.

Cette interprétation trouve un écho dans la théologie de la réconciliation. La tradition évangélique insiste sur le fait que la relation à Dieu ne peut être dissociée de la relation au prochain. Le geste du baiser des croix et des bannières peut alors être lu comme une traduction rituelle, implicite mais éloquente, de cette exigence : la communion ne se réduit pas à une juxtaposition de groupes, elle suppose une relation ajustée entre eux. Les objets processionnels, en tant que médiateurs visibles, rendent tangible cette réalité invisible.

Ce geste s’inscrit également dans une logique d’incarnation. Le christianisme, en particulier dans ses formes populaires, valorise les médiations sensibles : le corps, les objets, les déplacements. La foi ne s’y exprime pas seulement par des formules, mais par des gestes. Faire s’embrasser les croix et les bannières, c’est donner une forme concrète à une réalité spirituelle, en passant par le mouvement et la matière. Il s’agit d’une pastorale du visible, dans laquelle le sens se déploie à travers l’action.

Les pratiques conviviales qui accompagnent les pardons prolongent cette dynamique. Le partage d’un verre de l’amitié après ces processions peut être interprété comme une extension profane mais signifiante du geste rituel. Là où le baiser des bannières exprime symboliquement la réconciliation, le moment de convivialité en constitue la traduction sociale et vécue. Il scelle, dans le quotidien, ce qui a été affirmé dans le registre du sacré : une paix retrouvée, une relation rétablie. Les analyses de la religion populaire montrent que ces dimensions festives ne sont pas extérieures au rite, mais participent pleinement de son efficacité symbolique (Isambert, 1982).

Il convient néanmoins de rester rigoureux : les sources disponibles ne formulent pas explicitement cette interprétation théologique du baiser des croix et des bannières.  Cependant, la cohérence entre la structure du pardon, les gestes observés et les fonctions sociales attestées permet de proposer cette lecture de manière argumentée. Ainsi compris, le baiser des croix et des bannières apparaît comme un geste charnière, où se rejoignent plusieurs dimensions. Il exprime à la fois une rencontre entre communautés, une régulation des relations sociales et une mise en acte, discrète mais profonde, de la logique chrétienne du pardon. Par le jeu des objets, des corps et du rituel, il donne à voir une forme de communion vécue, où le sacré et le social se répondent.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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