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L’homme créateur-Dieu créateur : pourquoi la création, quel est son but ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 min

dieu créateurC’est le titre d’un livre d’Alexandre Ganoczy, théologien hongrois né en 1928 ,  Il pose la question suivante : la théologie de la foi en la création divine peut-elle assumer le fait d’une pensée moderne sur la création et comment ?
Pour répondre, l’auteur présente sa réflexion en deux parties : la première rend compte des lieux de la pensée philosophique sur la création. Elle montre comment Descartes, Kant, Hegel, Marx, Nietzsche et Sartre sont les interprètes de l‘homo creator dans son mouvement d’émancipation à l’égard du deus creator, les témoins de l’aventure dans laquelle s’est engagée l’humanité occidentale dans son effort pour façonner le monde, et elle-même, d’une manière autonome ; des idées dominantes se dégagent : la liberté, le sens de la vie, le principe de négation, la question de l’avenir et de la praxis.
En appliquant la «méthode de corrélation» de Paul Tillich (1886-1965), la deuxième partie confronte ces thèmes avec ce qui leur correspond dans la révélation biblique, en particulier dans le message chrétien sur la vocation temporelle et cosmique de l’être humain.

« La théologie chrétienne de la création affirme la possibilité d’une coopération entre Dieu et l’homme en vertu d’une alliance dont Dieu a pris librement l’initiative et qu’il a scellée dans la mort et la résurrection de son Fils. La foi au Christ, Homme-Dieu, atteste qu’il ne peut y avoir d’alternative entre le théocentrisme et l’anthropocentrisme. A cette lumière, l’auteur montre comment accorder à la praxis humaine ce qui lui revient, sans abandonner la foi en Dieu comme en celui qui ouvre l’histoire, l’achève et lui donne sens ». Un livre, selon le commentateur, « stimulant à lire comme un essai fructueux de rajeunir le Tractatus Deo Creatore du théologien hollandais Geraldus Cornelis Van Noort (1861-1946) » .

Alors ? Dieu-créateur, oui, certainement, mais l’homme-créateur ? Comment peut-on associer ces deux notions qui paraissent, sinon contradictoires, du moins antinomiques, sans tomber, comme le dénonce Alexandre Ganoczy dans son livre précité, soit dans le théocentrisme soit dans l’anthropocentrisme ? Les deux notions sont-elles conciliables, sinon compatibles ?
Et si l’homme participe, peu ou prou, à la création dont il est lui-même un produit, ce n’est sûrement pas à la manière de Dieu, mais à sa propre façon, comme fabricant et artiste, « poète », mais alors, jusqu’à quel point ? Et puis, l’un et l’autre, Dieu et l’homme, poursuivent-ils le même but dans la création, y voient ils le même terme à atteindre ? Finalement, la création, à quoi ça sert ?

Nous nous interrogerons, en premier lieu, sur ce que recouvre l’action de créer, en quoi cela consiste et qui en est le ou les sujet(s) : Dieu et/ou l‘homme. Et, dans la mesure où il existe bien un objet de la création : l’univers qui nous entoure, y compris celui que nous ne sommes pas encore en mesure d‘appréhender avec les moyens aujourd’hui à notre disposition, il nous faudra examiner ensuite le but recherché, poursuivi, voire atteint.

I – Qui crée quoi ?

Chacun de Dieu et de l’homme a son rôle bien défini dans l’élaboration du monde qui n’avait rien de nécessaire à Dieu : d’un côté la grâce, don gratuit de Dieu, de l’autre, les œuvres, réponse de l’homme à la générosité désintéressée de Dieu.
La création, pour Claude Tresmontant, c’est « une relation actuelle de dépendance ontologique de l’ensemble de la réalité physique, le monde ou la nature, par rapport à celui qui est l’être lui-même et par lui-même et qui ne dépend d’aucun autre . ».
Alors, comment les tâches se partagent elles entre Dieu et les hommes ?

A) Dieu crée l’univers, y compris l’homme, à partir de rien, « ex nihilo ». C’est un article de foi : « je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible ». Il y a donc d’un côté, le Dieu créateur et de l’autre, la création, les créatures, y compris l’homme, qui ne sont pas « Dieu ». En créant, Dieu produit du « non-Dieu », donc, l’homme est autre que Dieu, comme Dieu est autre que l‘homme. Créateur et créatures ne sont donc pas sur le même pied d’égalité !
« Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui,  et le fils de l’homme, pour que tu en prennes soin ? » s’interroge le psalmiste (Ps 8, 5-9). « Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu,  tu l’as couronné de gloire et d’honneur. Tu lui as donné l’empire sur les œuvres de tes mains;  tu as mis toutes choses sous ses pieds : brebis et bœufs, tous ensemble,  et les animaux des champs, oiseaux du ciel et poissons de la mer, et tout ce qui parcourt les sentiers des mers », poursuit-il dans un bref résumé de la problématique : presque Dieu, mais pas tout à fait.

B) Créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gn 1, 26), l’homme est placé sur terre pour la « soumettre » (Gn 1, 28), mais aussi : « la cultiver et la garder » (Gn 2, 15), il est invité à nommer chacune des créatures (Gn 2, 19). C’est ainsi qu’il va achever la création, voilà la tâche qui lui est assignée et elle n’est pas infime, mais nécessaire à l‘harmonie.
Malheureusement, « l’harmonie entre le créateur, l’humanité et l’ensemble de la création a été détruite par le fait d’avoir prétendu prendre la place de Dieu, en refusant de nous reconnaître comme des créatures limitées. » Le Pape François  définit cette « rupture dans les relations fondamentales intimement liées » comme étant « le péché » par excellence. C‘est l’hubris des anciens : l’homme créé libre va utiliser cette liberté jusqu’à la démesure, son péché va défigurer la création, désormais tentée par le Mal au point de rendre indispensable une rédemption de l’univers par le créateur lui-même.

C) le Christ, verbe créateur de Dieu, va se faire lui-même créature , obéissant à son Père jusqu’à la mort qu’il va ainsi vaincre sur la croix en ressuscitant : c’est l’homme parfait, son incarnation va changer le cours de l’histoire du monde en lui donnant tout son sens.
Pour Claude Tresmontant, « seul un Vivant peut rendre compte de l’apparition de la vie, (…) seul un Pensant peut rendre compte de l’apparition des êtres capables de pensée . »
Le Christ est ainsi l’homme par excellence, s’il y a un Dieu créateur / Homme créateur, c’est bien lui.

II – de quelle façon ?

Henri Bergson distingue l’action de fabriquer qui est propre à l’homme de celle qui consiste à organiser et qui n’appartient qu’au créateur. Fabriquer consiste à « assembler des parties de matière qu’on a taillées de façon qu’on puisse les insérer les unes dans les autres et obtenir d’elles une action commune (…) l’acte d’organisation à quelque chose d’explosif : il faut au départ, le moins de place possible, un minimum de matière  »
Quoi qu’il en soit, de l’un ou de l’autre, créer ou faire, nécessite une action, la mise en œuvre d’une volonté. C’est par la volonté que l’homme peut seulement prétendre égaler  Dieu : la volonté est aussi infinie chez Dieu que chez l’Homme dont, en revanche, l’intelligence et les capacités physiques restent essentiellement limitées. De là découlent des différences fondamentales entre Dieu et l‘homme dans leurs actions créatrices qui nécessitent à la fois travail et imagination.

A) Le « travail » de Dieu et celui de l’homme

« Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol», (Gn 2, 7)
« plassein » en grec, « formare » en latin. Si le reste de la création s’est faite par la parole de Dieu, le « logos », pour créer l’homme il lui a fallu « mettre la main à la pâte » !
Quant à l’homme, sa parole ne suffit pas, il lui faut, pour créer, développer une activité, seul ou en groupe, « ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leurs conditions de vie, correspond au dessein de Dieu », les Pères conciliaires de Vatican II affirment que « ces hommes et ces femmes qui, tout en gagnant leur vie et celle de leur famille, mènent leurs activités de manière à bien servir la société, sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l’oeuvre du Créateur»
Le pape François nous précise à quel point cette dimension est riche : « la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique de valeurs, la communication avec les autres, une attitude d’adoration » ; il nous rappelle que « nous sommes appelés au travail dès notre création  ». Par le travail et sa triple dimension, personnelle, sociale et spirituelle, nous pouvons atteindre Dieu créateur en ses trois personnes, Père, Fils et Esprit Saint.

B) l’imagination de Dieu et celle de l’homme

1°) L’homme créé « à l’image et à la ressemblance » de Dieu.
Ainsi dans la Genèse le Jahviste compare Dieu à un potier et, d’après l’auteur du récit
sacerdotal, Dieu a façonné l’homme à sa ressemblance. A ce titre l’homme est doué de la parole, d’une sagesse ordonnatrice, de la maîtrise sur le monde et de la fécondité. Il se voit approprier les traits du Dieu artisan. A cet égard, précisément, l’impératif « soumettez la terre » est riche de sens avec le risque d‘être mal compris.

2°) le développement humain et la création artistique : c’est à nous de déployer toutes nos potentialités : nos œuvres sont essentielles, elles sont destinées à répondre aux grâces que Dieu créateur a versé sur chacun de nous, précisément comme « dons » : ce sont nos talents que nous avons le devoir moral de faire fructifier .
L’homme ne crée rien, mais c’est à partir de la création qu’il va agir sur la création : le propre de l’homme est, notamment, d’imaginer et de fabriquer des outils destinés à produire des outils : « changer la forme d’un caillou ou d’un morceau de bois pour le rendre plus efficace dans la fonction à laquelle on le destine  », puis donner à cet objet, au-delà de son aspect utilitaire, du beau, du bon, du vrai.
Dieu est un artiste, mais l’homme aussi : c’est à partir de la contemplation de la création que l’homme va trouver l’inspiration : il va y ajouter son imagination et sa sensibilité, tout ce qui contribue à le définir comme « poète  ».

C) la création n’est pas achevée, elle est toujours en cours.

D’abord parce qu’il reste encore tant d’éléments de la création à découvrir, aussi bien dans l’infiniment petit que dans l’infiniment grand, et donc à nommer, selon la Genèse.
Par ailleurs, nous dit le grand saint Paul : « toute la création jusqu’à ce jour, gémit en travail d’enfantement » (Rm 8, 22) et il nous explique pourquoi : « nous même qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons, nous aussi, intérieurement, dans l’attente de la rédemption de notre corps » (Rm 8, 23). Celui-ci n’atteindra sa perfection, comme le reste de la création, qu’avec le Salut en Christ ainsi qu‘il l‘a promis.
L’Esprit Saint, « nouvelle présence du Christ ressuscité au monde  » est également toujours partie prenante comme créateur permanant de l’univers dans son chemin vers sa christification.

III – pourquoi la création, à quoi sert elle, quel est son but ? Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Pour Dieu, la création est un superflu, elle ne lui apporte rien : il aurait très bien pu s’en passer
Pour l’homme, la création est tout, elle lui est d’autant plus nécessaire qu’il en fait intimement partie et qu’il contribue par ses œuvres à son avènement.
Ont-ils tous les deux la même perspective téléologique ?
Certainement : Dieu créateur, comme Père source de vie, Fils engendré, révélateur du Père et Esprit, critère de l’un et de l’autre, a pour sa création l’attention affectueuse portée à cet autre que lui-même. Il désire son Salut comme achèvement ultime et toute l‘histoire du monde le montre.
Tandis que l’homme, sait bien au fond de son cœur, de sa conscience, « le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre  » que la voix qu’il entend est bien celle de celui dont il tient « la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17, 28) sans qui il ne serait même pas. C’est cette même voix qui fait de chacun de nous des « participants de la divine nature. » (2Pi, 1, 4)
Reprenant le thème paulinien de la récapitulation de toute chose en Christ (Ep 1, 22), le concile Vatican II affirme : « mystérieusement le Royaume est déjà présent sur cette terre; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra  ». C’est la parousie.
Dans sa Messe sur le Monde, Le Père Teilhard de Chardin, évoque la matière désormais en totalité sanctifiée par l’Incarnation du Christ :

« dans la nouvelle Humanité qui s’engendre aujourd’hui, le Verbe a prolongé l’acte sans fin de sa naissance ; et, par la vertu de son immersion au sein du Monde, les grandes eaux de la Matière, sans un frisson, se sont chargées de vie. Rien n’a frémi en apparence, sous l’ineffable transformation. Et cependant, mystérieusement et réellement, au contact de la substantielle Parole, l’Univers, immense Hostie, est devenue Chair  »

La Mort elle-même sera ainsi toute entière christianisée dans un même Milieu Divin destiné à recevoir la création récapitulée : « Celui qui aura passionnément aimé Jésus caché dans les forces qui font mourir la Terre, la Terre en défaillant le serrera maternellement dans ses bras géants, et, avec elle, il se réveillera dans le sein de Dieu. »
Le droit à « l’arbre de Vie » des derniers versets de l’Apocalypse (22, 14)  fait écho à « l’arbre de Vie » du Jardin d’Eden dont l’homme a été chassé selon la Genèse (3, 23).
La Bible finit là où elle a commencé : la confrontation de Dieu créateur avec l’homme créateur.
Pour la plus grande gloire de Dieu.
« La gloire de Dieu c’est l’homme vivant ; la vie de l’homme, c’est de contempler Dieu. »

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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