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L’ANGELUS, une prière d’enracinement

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Cet Angélus est le plus célèbre de la Bretagne bretonnante, ici interprété en latin et en breton par la mythique et célébrissime Chorale du Petit Séminaire de Sainte Anne d’Auray, avec pour fond les cloches de la Basilique de Sainte Anne (1956). Il était chanté dans toutes les paroisses. D’autres régions avaient le leur tout aussi beau. Hélas, cette belle prière à Marie exaltant sa vocation à être la mère du Christ est tombé en désuétude, dans l’oubli, emportée par les réformes liturgiques pas toujours très heureuses, même si nous l’entendons encore dans certains de nos pardons. Nous l’avons même entendu récemment en chant d’envoi des ordinations 2016 à la cathédrale de Quimper. Un renouveau existe dans quelques paroisses, comme celle du Faouët (Diocèse de Vannes) qui l’entonne régulièrement le dimanche.

Jusqu’au début des années 60, l’Angélus était immédiatement chanté après l‘Ite Missa est de ce qu’on appelait alors la grand’messe dominicale, c’est-à-dire à 12 heures. Le premier Angélus était  le matin à 6 heures et le troisième le soir à 18 heures, donc trois fois dans la journée. A cette époque, il y avait encore une forte génération bretonnante, surtout en milieu rural. La langue bretonne y était pratiquée quotidiennement dans le travail comme à l’église.

Mais à partir des années 1962-1963 et dans la décennie des années 1970, trois phénomènes de société se conjuguèrent :

  • l’inévitable disparition de la génération bretonnante, nos Mamm Gozh et Tad Kozh (grand-mères et grand-pères) nés entre 1880 et 1910, emportant à chaque mort un morceau de notre langue bretonne, de nos traditions profanes et religieuses.
  • Le grand chambardement post-conciliaire qui, à la suite d’un concile mal interprété, jeta aux antiquités nos merveilleux cantiques bretons qui se mariaient si bien avec le chant grégorien,  lui aussi victime du « passé faisons table rase ».
  • La montée d’un clergé non-bretonnant remplaçant la génération de prêtres enracinés dans la culture, la langue, l’âme bretonne.

Et il y a les grands bouleversements du monde rural gardien jusque là des traditions séculaires dont la langue. Avec la nécessaire modernisation de l’agriculture, tout un monde bascula ; la Bretagne rurale, presque inchangée depuis des siècles, découvrait l’agriculture moderne, intensive, des grands espaces. Avec les talus, tout fut emporté, y compris la pratique religieuse jusque là respectée. « Labour sul, labour nul » disait le dicton (travail du dimanche, travail nul).

Avec l’Angelus, les rogations (bénédiction des champs, des animaux) furent évacués aux bénéfice des très efficaces (encore que…) pesticides, nitrates, engrais de toute nature.

L’Angelus était précisément la prière de l’enracinement par excellence. Mieux que quiconque, le peintre Millet a su avec un étonnant réalisme peindre cet instant de recueillement, de piété rurale. Son célèbre tableau était présent dans toutes les fermes, les maisons de Bretagne. Diffusé sous la forme de chromos ou de calendriers des postes, il était en bonne place sur le mur de la pièce commune avec les photos jaunies de famille, les images pieuses et la couronne de mariée sous globe.

Cet enracinement, symbolisé par cette prière appelée encore « salutation angélique » se lit parfaitement sur l’oeuvre de l’artiste. Il est 18h et c’est déjà le crépuscule qui tombe, le ciel flambe des derniers rayons du soleil qui disparaît à l’horizon. Dans le lointain on devine le clocher de la petite église d’où retentit le carillon de l’Angelus. L’homme a fiché en terre sa fourche ; il s’est découvert et tient son chapeau à la main. Sa femme, à côté de la brouette à moitié chargée, s’incline. Son mari fait de même. Nous pouvons presque deviner sur les lèvres le murmure de l’Ave Maria. Toute la douceur du soir, de la dévotion, de l’enracinement charnel à la terre nourricière est dans cette oeuvre.

L’Angelus tire son nom de la « salutation angélique », plus connue sous le nom du « Je vous salue, Marie ». Cette prière est, en un magnifique raccourci, la synthèse de la visite de l’ange Gabriel à Marie, venue lui annoncer qu’elle avait été choisie pour être la mère du Sauveur, l’acceptation de Marie (son célèbre « fiat »), et de sa visite à sa cousine Elisabeth qui, la voyant, reprit les paroles mêmes de l’ange « combien est béni le fruit de ses entrailles ». 

Dans l’Ave Maria, l’ange Gabriel est l’ambassadeur de Dieu. Il s’adresse donc à Marie avec les paroles divines et lui dit « Salut, pleine de grâce ! Vous avez l’entière faveur de Dieu. Ses bénédictions sur vous surpassent celles de toutes les autres femmes ». L’ange fait compliment à Marie de sa sainteté ; il loue en elle l’oeuvre de Dieu. Cette floraison de grâces en elle la prépare, dans les vues de Dieu, à la dignité de mère de son Fils prêt à s’incarner. Cette surabondance de la grâce va s’épanouir en la dignité la plus grande, la plus parfaite dont une créature ait jamais été honorée. Marie se soumet, plus exactement acquiesce de tout son être, son âme, à la volonté divine. Le Magnificat résume merveilleusement cet abandon :

« le Seigneur fit pour moi des merveilles »(…) « toutes les générations me diront bienheureuse »…

A cet instant l’incarnation s’accomplit. Celle qui était pleine de grâce devient réellement Mère de Dieu. Sa cousine Elisabeth reconnaîtra immédiatement ce prodige en s’exclamant elle aussi

« Vous êtes bénie entre toute les femmes… le fruit de vos entrailles est béni ! »

L’Angelus est donc l’exaltation de la maternité de Marie qui enfantera le Sauveur. Le mystère de l’Incarnation. Mais au travers de la maternité divine de Marie, ce sont toutes les maternités futures des femmes qui sont sublimées. C’est l’exaltation du rôle premier de la femme à savoir celui d’être mère, de transmettre la vie, ce qui à notre époque des cultures de mort est très incorrect. On comprend alors mieux qu’une telle prière qui loue tout à la fois l’Incarnation, la maternité, la vie… déplaise à tous les obsédés de ces cultures nihilistes, d’autant qu’elle est aussi la prière de l’enracinement. De là à faire un rapprochement avec la culture de mort que subissent aussi nos terres pourtant originellement si fertiles, il n’y a qu’un pas.

N’oublions pas que le Pape Jean Paul II recommandait la pratique et le renouveau de l’Angelus. Benoït XVI disait quant à lui à propos de la prière de l’Angelus Domini :

« Il s’agit d’une prière simple et profonde qui, en union avec la Mère de Dieu, nous permet de nous «remémorer chaque jour le Mystère du Verbe incarné». Il est opportun que le Peuple de Dieu, les familles et les communautés de personnes consacrées soient fidèles à cette prière mariale que la Tradition nous invite à réciter à l’aurore, à midi et au coucher du soleil. Dans la prière de l’Angelus Domini, nous demandons à Dieu, par l’intercession de Marie, qu’il nous soit donné d’accomplir comme elle la volonté de Dieu et d’accueillir en nous sa Parole. Cette pratique peut nous aider à approfondir en nous un authentique amour pour le Mystère de l’Incarnation. »  (Verbum Domini, du 30.9.2010, numéro 88)

Il est vrai que de nos jours, le carillon des cloches a été « avantageusement » remplacé par les hurlements lugubres des sirènes façon sortie d’usine ou alerte au bombardement. Nous nous souvenons avoir lu, il y a bien longtemps -mais cela est aujourd’hui d’actualité- que le jour où nos clochers ne sonneront plus l’Angelus, ce sont d’autres appels qui retentiront sur nos villages. Alors, en ce mois de Marie, si nous nous remettions à réciter régulièrement l’Angelus, à aimer cette prière et à la faire nôtre ?

Découvrez l’Angelus en breton sur le site www.kan-iliz.com.

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À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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Un commentaire

  1. Excellente idée de promouvoir l’Angelus, qu’on le dise en latin, en breton ou en français.

     » Nos propos sur l’Angélus veulent être seulement une simple mais vive exhortation à conserver l’habitude de le réciter, lorsque et là où c’est possible. Cette prière n’a pas besoin d’être rénovée : sa structure simple, son caractère biblique, son origine historique qui la relie à la demande de sauvegarde dans la paix, son rythme quasi liturgique qui sanctifie divers moments de la journée, son ouverture au mystère pascal qui nous amène, tout en commémorant l’Incarnation du Fils de Dieu, à demander d’être conduits « par sa passion et par sa croix jusqu’à la gloire de la résurrection » [109], font que, à des siècles de distance, elle conserve inaltérée sa valeur et intacte sa fraîcheur. Il est vrai que certains usages traditionnellement liés à la récitation de l’Angélus ont disparu ou peuvent difficilement subsister dans la vie moderne ; mais il s’agit d’éléments marginaux : la valeur de la contemplation du mystère de l’Incarnation du Verbe, de la salutation à la Vierge et du recours à sa miséricordieuse intercession reste inchangée ; et, malgré les conditions nouvelles des temps, ces moments caractéristiques de la journée – matin, midi et soir – qui délimitent les périodes d’activité et constituent une invite à s’arrêter pour prier, demeurent inchangés pour la majeure partie des hommes. »
    Paul VI, Marialis cultus

    Au-delà de la question de l’Angélus et des cantiques bretons, le problème a été à une certaine période, au nom d’un concile qui dans Lumen Gentium avait pourtant rappelé la place éminente de la Vierge Marie, et la légitimité de sa vénération, un certain dédain pour le culte marial, dans une optique protestantisante.
    Il serait bon de prévoir à la fin de la messe, soit le chant de l’angélus, si l’heure si prête, soit un autre chant marial (par exemple les antiennes Alma Redemptoris Mater, Ave Regina coelorum, Regina Coeli et Salve Regina, selon le temps liturgique, comme on le fait à Pontcallec, il me semble qu’il existe une adaptation bretonne du Salve Regina, Santez Mari …). On pourrait tout particulièrement le faire pendant l’Avent et le temps de Noël, période où la vénération de Marie s’accorde le mieux avec la liturgie.

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