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Titulus, tiltre, tilde : aux origines du ñ

ADD du 22/11/2018 : cet article a été publié quelques jours après la décision de la cour d’appel de Rennes de reconnaître le ñ pour Fañch. Ce jour, nous apprenons avec stupeur que le parquet se pourvoit en cassation.  Nous invitons d’autant plus nos lecteurs à diffuser en masse cet article, permettant de mieux connaître l’histoire et l’usage de ce fameux tildé en breton mais aussi en français. 


Le petit Fañch a enfin son ñ.
Ce petit signe jusqu’ici fort discret et passant quasi inaperçu a pris au cours des derniers mois une forte valeur symbolique de résistance populaire à la bêtise aveugle du jacobinisme administratif borné qui invoque un  décret datant de l’ubuesque calendrier révolutionnaire : le désormais fameux décret du 2 Thermidor de l’an II de la République (sic).  Soit en langage civilisé : le 20 juillet 1794. À savoir une semaine  avant la chute (9 Thermidor de l’an II, le 27 juillet 1794 dans le calendrier des gens normaux) de « l’Incorruptible » et sanguinaire dictateur Robespierre, principal artisan de la Terreur, qui est responsable de la mort de dizaines de milliers de personnes, mais que certains continuent à aduler et à citer en exemple de nos jours : il existe des rues Robespierre un peu partout en France, et certains rêveraient que Paris ait la sienne !

Encore tout un symbole entre deux visions de l’histoire. Certains légistes de mauvaise foi vont jusqu’à arguer que le c’h et le ñ sont autorisés pour les patronymes (Le Floc’h , Le Cléac’h, Nuñez… et les toponymes : Crac’h, Kerentrec’h, Brec’h… mais pas pour les prénoms !

En bref, on autorise certains signes qui sont inscrits dans la signalétique officielle et l’état-civil, et d’un autre côté, on interdit pour les prénoms ces mêmes signes, tout en autorisant -comble de la tartuferie- les prénoms inspirés de séries étasuniennes ou les prénoms inventés de toute pièce, style Têtard et Curly (défense de rire, pauvres gosses) :

Content, pas content

Cette victoire symbolique est l’occasion [ou le prétexte] pour faire connaître l’histoire de ce petit signe ainsi que de faire un bref résumé de l’historique de l’orthographe de la langue bretonne.

En somme, le petit Fañch a fini par obtenir son ñ, et c’est tant mieux. Au passage, on pourrait rappeler que Fañch n’est qu’un diminutif, un surnom de Frañsez, la forme bretonne de François, et que traditionnellement, un diminutif n’est pas un nom d’état-civil ni de baptême. Cependant, dans les faits, cet usage est communément admis depuis le milieu du XXème siècle, tant par l’Eglise que par l’Etat. Et là n’est pas directement la question, car Fañch se serait appelé officiellement Frañséz, et aurait été surnommé Fañch par sa famille et ses amis, le problème serait demeuré entier, car Frañséz comprend aussi un n avec un tiltre.

En effet, en français comme en breton, on devrait dire théoriquement « tiltre » car « tilde » est la forme usuelle en castillan, mais bon…  vu que l’usage espagnol est le plus connu de nos jours, c’est cette forme qui est communément utilisée, et la forme française étant tombée en désuétude depuis deux siècles, va pour tilde…

D’où provient ce mot ?

Ce mot provient du latin « titulus » qui désigne au départ le motif, le sujet, et par extension, soit un écriteau, soit une abréviation, soit une titulature impériale romaine, soit un motif de condamnation. En cela, le titulus le plus célèbre est celui de la croix du Christ dont un fragment authentifié est conservé à la basilique de la Sainte Croix de Jérusalem à  Rome (pour en savoir plus, cliquez ici)

Par la suite, le titulus est devenu un signe diacritique, terme pompeux issu du grec, qui signifie tout simplement signe distinctif. Il servit de caractère d’abréviation, c’est notre tiltre/tilde  en moins arrondi : c’était à l’origine une simple barre horizontale suscrite (inscrite au-dessus) qui s’est peu à peu recourbée pour prendre la forme actuelle de S couché, il a la même origine que l’accent circonflexe qui a parfois la même signification de nasalisation.

On le trouve dans de nombreux manuscrits latins anciens, par exemple : mãduco / je mange.

Peu à peu, ce signe n’a concerné que le n et le m et a été adopté par d’autres langues.

– En castillan, il est employé exclusivement sur le n afin de le renforcer et ainsi figurer le son [ɲ /gn ]; par exemple doña : dame.

– En portugais, il s’appelle til et indique la nasalisation des voyelles, par exemple  pão : pain.

– À noter qu’il est aussi utilisé dans les alphabets grec et cyrillique, et nommé tilto.

– On le retrouve de même que dans plusieurs orthographes issues de l’alphabet latin pour des langues « indigènes », comme le tagalog, langue des Philippines.

En français, le tiltre fut adopté avec la même utilisation qu’en latin jusqu’au XVIIIème siècle,  surtout par les greffiers, secrétaires et clercs de notaires pour la prise de note, par exemple : homme pouvait à l’occasion s’écrire hõme. Faut-il imputer sa disparition à l’esprit rationaliste des « lumières »  ?

 

Le français, un idiome pour la paperasse administrative

Pour mémoire, l’édit de Villers-Cotterêts, publié par le roi Frãçois Ier (un autre Fañch) en 1539, ordonnance qui impose l’usage de la langue française dans tous les actes administratifs (à l’exclusion du latin) , est destiné principalement aux registres paroissiaux et actes notariés. Cet édit fait toujours force de loi de nos jours, quoique les textes officiels concernant l’Union européenne soient rédigés aussi en anglais, cherchez l’erreur… (Vivent les langues étrangères, à bas les langues de France ?)

Contrairement aux idées reçues, cette ordonnance n’oblige nullement la population à parler français, ce n’est que la consécration de l’usage exclusif de cet idiome pour la paperasse administrative, ce qui n’est pas de prime abord un titre de gloire. D’ailleurs, il est cocasse de trouver plusieurs fois le “tiltre” dans ledit édit,  par exemple : cõtenus pour contenus.

 

À présent, quelques anecdotes savoureuses :

– Le secrétaire du roi Charles IX notait en 1567 « Roy de Frãce » pour « Roi de France »,

– On trouve dans les archives de multiples exemples où « Les Français » sont écrits « Les Frãçois ».

– La première édition du vénérable « dictionnaire de l’Académie française », en date de 1694 note comme définition à l’article tiltre  et ce jusqu’en 1936 :

 “Petit trait que l’on met sur une lettre pour suppléer à quelqu’autre lettre qui n’est pas marquée.”

En somme, le tiltre est aussi français que breton, espagnol, latin et portugais, même s’il a mis au rebut  depuis plus de deux siècles ! Et l’Académie française qui est en principe au-dessus des idéologies et régimes politiques l’affirme haut et fort: “L’emploi du tilde sur le “n” est en effet bien attesté comme signe d’abréviation tandis qu’il était utilisé avec d’autres lettres pour nasaliser la voyelle (“frãçois” par exemple).”

Pour les magistrats et fonctionnaires qui veulent décidément éradiquer ce petit signe, cela fait mauvais genre de contredire leurs prédécesseurs, même pré-révolutionnaires .

Quant à ceux qui se sont crus plus français que la France, plus républicains que la république et qui ont continué à traiter les Bretons de Ploucs, ils l’ont bien dans l’os: le tiltre-tilde est bien français ! Pour autant, maintenant qu’il a disparu de l’usage courant, il semble inutile de le rétablir en français…

En langue bretonne :

– En breton, son usage a varié au cours des siècles : on le retrouve déjà dans le Catholicon, dictionnaire français-latin-breton  (et premier dictionnaire français) composé en 1464 par Jehan Lagadeuc,  imprimé en 1499.Le tiltre est alors placé au-dessus d’une voyelle et sert à indiquer un doublement du n ainsi que la nasalisation, par exemple : glãn an dour : rive de rivière (cf Catholicon)

Note : il était en ce temps-là surtout employé aussi bien latin qu’en breton de manière suscrite par rapport au e, alors qu’aujourd’hui c’est une possibilité interdite sur nos « modernes » claviers informatiques.  Quelqu’un a-t-il une solution technique pour faire figurer le e avec tiltre-tilde,   car il est actuellement impossible de faire figurer un caractère faisant office d’abréviation pourtant très fréquente  au « Moyen Âge », aussi bien en français, en latin qu’en breton.

– Le R.P Maunoir utilise de nouveau le tiltre pour l’orthographe du breton en 1659 dans son Sacré Collège de Jésus (condensé de grammaire, de dictionnaire et de catéchisme en  breton). Désormais, le tiltre est employé uniquement pour marquer l’omission d’un n en fin de mot ; Par exemple : aseñ –âne- azenn en écriture contemporaine (peurunvan). On le rencontre principalement dans les mots avec des terminaisons en –enn en orthographe contemporaine -transcrites à l’époque.

Il semble que le tiltre-tilde n’ait pas été employé dans la réforme de l’orthographe bretonne entreprise par le grammairien  Jean-François Le Gonidec de Kerdaniel (1775-1838, encore un Fañch), sauf pour un timide essai de faire figurer  le son [ ɲ –gn] par un ñ comme en espagnol, ce qui n’a pas été retenu, on peut le comprendre. Cette orthographe transitoire a surtout été popularisée par le Barzaz Breiz , recueil de chants populaires bretons par Théodore Hersart de La Villemarqué, [1ere édition en 1839].

Nous ne retrouvons donc notre ñ breton qu’au début du XXème siècle (1908) avec un usage différent.

En effet, suite au désir profond d‘unifier l’orthographe du breton –chose assez aisée pour les trois dialectes principaux : cornouaillais, léonard, trégorois, fut crée en 1908 et officialisée en 1911 l’orthographe KLT (Kerne-Leon-Treger) qui connut un franc succès.

Le vannetais, de par ses différences avec ces autres dialectes étant resté à part. Le principal maître d’oeuvre de cette réforme qui reprenait celles du R.P Maunoir et de J.F Le Gonidec est le grammairien François Vallée (toujours un Fañch) On trouve donc pour l’usage de notre tiltre un nouveau consensus : il n’est employé qu’avec le n (ñ) et désigne alors que la nasalisation des voyelles précédentes.

Dans le vannetais, parallèlement, les abbés Pierre Le Goff et Augustin Guillevic instituèrent  en 1902 une nouvelle grammaire et  une nouvelle orthographe du dialecte vannetais où le tiltre est principalement utilisé en doublon : le ñ précède un autre n pour figurer la nasalisation avant la prononciation du n . Par exemple : livr pédenneu ha kañnenneu / livre de prières et de cantiques.

On le retrouve aussi le ñ seul dans la préface de leur grammaire où P. Le Goff et A. Guillevic se bornent à indiquer : « ñ n’est pas une consonne, c’est une voyelle nasalisée… »

 

– En 1941, un nouvel accord est trouvé après plusieurs années de négociations initiées bien avant le Guerre, pour inclure le Vannetais dans l’orthographe commune, c’est  alors la création du peurunvan après de longues négociations où l’abbé Le Goff était présent peu de temps avant sa mort, ainsi que Loeiz Herrieu et Xavier de Langlais. Cette écriture est qualifiée de « sur-unifiée » ou KLTG (KLT+Gwened : Vannes). C’est aujourd’hui l’orthographe majoritaire dans l’usage écrit de la langue bretonne. La place du ñ est alors confortée dans son usage issu de la réforma KLT de 1908 .

 

– En 1953, le chanoine Falc’hun fonda avec l’aide de plusieurs autres linguistes une nouvelle orthographe simplifiée, faite aussi  bien pour les bretonnants « de naissance » que pour les non-bretonnants apprenants, orthographe qualifiée d’ « universitaire » (skolveurieg) –en usage au départ surtout à l’université de Brest -qui se voulait « neutre » sur le plan politique après les controverses de l’après-guerre dans l’espoir d’un enseignement généralisé du breton. Son système orthographique sera  aussi adapté pour le dialecte vannetais par l’abbé  Mériageg Herrieu dans les années 70.

Le tiltre y reprend en partie sa place de marqueur de la nasalisation ; en effet, Falc’hun hésite quand à savoir s’il ne vaudrait pas mieux le remplacer par son cousin, l’accent circonflexe, car il part du principe que l’orthographe du breton dépend en partie de celle du français et que le côté exotique du tiltre pourrait dérouter les lecteurs…

Dans cette orthographe comme dans son adaptation vannetaise, on dénote une certaine hésitation à utiliser le tiltre soit associé au n, soit suscrit aux voyelles nasalisées, soit encore remplacé par l’accent circonflexe. Cela dépend des auteurs, voire des humeurs et de leurs périodes…

Les livres de Job An Irien et de Mériadeg Herrieu sont assez révélateurs à ce sujet.

En 1975, Fañch Morvannou, avec d’autres linguistes, tente de réconcilier les deux orthographes en créant une troisième : l’interdialectal / etreranneyezhel, qui tient davantage compte des différences dialectales, de l’étymologie, et des autres langues britonniques, mais au prix d’une certaine complexification dans les nuances, c’est l’orthographe utilisée entre autres par la méthode Assimil. Le ñ y garde la même valeur qu’en peurunvan.

Aujourd’hui, le ñ, jusqu’ici assez discret, a pris grâce à l’affaire Fañch la valeur d’un marqueur identitaire de l’orthographe du breton face à l’autoritarisme jacobin. Puisse ce simple signe réveiller la conscience des Bretons afin qu’ils se réapproprient pleinement leur langue.

Toutefois, n’oublions pas que l’orthographe n’est qu’un support à toute langue vivante et non un absolu en soit :  c’est « un mauvais manteau  pour une langue » selon Turiaw Le Mentec. La langue elle-même ne doit pas être non plus adulée dans l’absolu, car elle n’est elle-même qu’un support de l’esprit et peut devenir une coquille vide si derrière on n’a pas grand chose à dire. La langue sans tout le reste de la culture qui va avec est presque vaine.

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À propos du rédacteur Uisant ar Rouz

Très impliqué dans la culture bretonne et dans l'expression bretonne dans la liturgie, Uisant ar Rouz met à disposition d'Ar Gedour et du site Kan Iliz le résultat de ses recherches concernant les cantiques bretons, qu'ils soient anciens ou parfois des créations nouvelles toujours enracinées dans la Tradition.

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3 Commentaires

  1. Louis-Marie SALAÜN

    Merci beaucoup pour cet article très intéressant et instructif !

  2. Excellent article: j’ai enfin compris les différentes orthographes…Excellente attitude de l’état français qui nous rappelle qu’être Breton n’est pas légal (Être catalan non plus, cf.l’affaire marti, avec confirmation de la cour européenne de “justice”.)

  3. Brav, Uisant !

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